Entre expertise technique et concertation terrain, les festivals réinventent leur gestion sonore pour s'adapter aux nouvelles exigences réglementaires. Découvrez le retour d'expérience de Thomas Moisson et David Omer, un binôme d’experts qui fusionne acoustique théorique et réalité du spectacle vivant.

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Contexte

Entretien avec Thomas Moisson et David Omer.

Alors que la réglementation de 2017 impose de nouvelles contraintes aux festivals, deux experts, Thomas Moisson (acousticien, société Ekleo) et David Omer (ingénieur du son, société Next Level SPL), ont développé une approche complémentaire fusionnant acoustique théorique et réalité du spectacle vivant. Ils expliquent comment leur binôme permet de concilier exigence réglementaire, qualité artistique et paix sociale.

CidB : Votre intervention se distingue de celle d’un bureau d’études classique. Quelle est votre philosophie ?

Thomas Moisson : Notre approche est transversale. Nous ne nous contentons pas de produire une Étude de l’Impact des Nuisances Sonores (EINS) pour valider une conformité administrative. Nous intervenons en amont, aux côtés des prestataires son, pour optimiser les systèmes. Notre constat de départ est lucide : il n’est souvent pas possible de respecter strictement les émergences réglementaires chez l’habitant. La question n’est donc pas de conclure à la conformité, mais d’accompagner le projet, d’étudier, de trouver et de mettre en place des solutions pour réduire l’impact au maximum.
Nous connaissons les contraintes budgétaires et artistiques car nous venons du milieu. Je suis musicien et programmateur, David est ingénieur du son depuis 30 ans. Nous parlons le même langage que les techniciens, ce qui facilite les échanges et évite les conflits stériles.

CidB : Concrètement, comment se traduit cette optimisation technique ?

David Omer : Tout commence par la modélisation. Nous utilisons des logiciels comme SoundPLAN ou EASE, en intégrant les données constructeurs des systèmes de diffusion. Cela nous permet de simuler la propagation du son et de tester virtuellement différentes configurations, comme par exemple les lignes de subs en cardioïde pour limiter la diffusion vers les zones sensibles.
Ensuite, sur le terrain, nous réalisons le « tuning » du système : un réglage fin (temporel, fréquentiel) pour adapter la théorie à la réalité du site. Un point crucial souvent ignoré avant 2022 est la mise en place de l’« offset » sur les afficheurs de régie. Depuis le décret de 2017, le niveau affiché en régie doit correspondre au niveau mesuré au « point chaud » dans le public, et non plus à la régie. Cela a entraîné une baisse du niveau en régie pouvant aller jusqu’à 8 ou 10 dB dans certains cas, un choc culturel pour les ingénieurs du son habitués à des niveaux plus élevés.

CidB : Vous parlez souvent d’« Année 0 ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Thomas Moisson : C’est notre philosophie de progression. Lors d’une première collaboration avec un festival, nous faisons un constat. Nous proposons des optimisations faisables immédiatement (réglages, offsets, optimisation de la directivité des subwoofers). Parfois, le système est déjà en place et nous ne pouvons que baisser les niveaux. Sur un festival à Laval, ces ajustements ont suffi à gagner 8 dB(A) chez les riverains. Les habitants nous ont dit : « On a pu dormir », même si techniquement, l’émergence restait non-conforme.
L’objectif est de montrer aux autorités (ARS, Préfecture) que tout est mis en œuvre pour optimiser. Nous sommes transparents dès le début : nous annonçons que les émergences ne seront pas dans les clous, mais que les niveaux seront maîtrisés grâce à notre accompagnement. Cette honnêteté intellectuelle crée un climat de confiance qui a permis à certains préfets de nous remercier pour le travail accompli, malgré la non-conformité juridique.

CidB : La relation avec les riverains est-elle centrale dans votre méthode ?

Thomas Moisson : Cela n’est pas systématique. Quand un canal est mis en place, il peut prendre des formes différentes comme, par exemple, une adresse e-mail dédiée. La pédagogie reste notre arme principale. Nous organisons des visites de site pour montrer aux riverains comment fonctionnent les enceintes, notamment le fait que derrière un système cardioïde, le son est considérablement réduit. Comprendre la technique aide à accepter la nuisance résiduelle.

CidB : Quels sont les défis actuels pour la profession ?

David Omer : Le premier défi est humain et structurel. La réglementation demande une présence sur site, avec des horaires extensifs. Pour un bureau d’études classique avec des salariés, c’est très difficile à organiser. Nous, en tant qu’indépendants, pouvons accepter ce rythme, mais c’est une limite à la généralisation de ces bonnes pratiques.
Le second défi est culturel. Il faut faire évoluer les mentalités, tant chez les sonorisateurs habitués à « jouer fort » que chez le public. La protection de l’audition et la tranquillité publique ne sont pas des options, mais des composantes de la qualité et de la pérennité d’un événement.

CidB : Quel message adressez-vous aux organisateurs de festivals ?

Thomas Moisson : Un accompagnement technique est possible et bénéfique. Intégrer un expert dès la conception est essentiel pour être, dès le début des échanges, intégré pleinement à l’ensemble des équipes et ainsi pouvoir travailler en concertation avec les différents acteurs. Cela permet de proposer des solutions cohérentes au projet et de faire le lien avec les autorités.

David Omer : Chaque festival a sa réalité propre – économique, territoriale, artistique – et il est possible d’y apporter des solutions adaptées. Notre rôle est bien d’aider les organisateurs, de proposer des évolutions et même de défendre la viabilité de leurs projets auprès des autorités. C’est cette capacité d’adaptation et de recherche de solutions concrètes qui permet de faire avancer les démarches de gestion sonore.

Crédit Photos : Eric Legret